11
Revenu dans la pièce, Huy rangea tout exactement comme il l’avait trouvé. Il s’assura qu’il avait sa dague à portée de main puis ressortit dans la cour, et s’assit sur le banc de pierre à côté du bassin. Pour la première fois, il remarqua que la pièce d’eau contenait deux gros poissons, qui béaient côte à côte près de la surface, fixant avidement l’espace de leurs yeux stupides. Huy chercha du regard la jarre renfermant la réserve d’eau et, l’ayant trouvée, tua le temps en remplissant le bassin à ras bord au moyen d’un petit seau de bois. Espérant que les poissons seraient satisfaits, il s’étendit sur le banc en se demandant combien de temps se prolongerait son attente avant le retour de Sourérê.
Il sut qu’il avait dormi car il avait la nuque raide et le souvenir d’un rêve : il se trouvait sur le Fleuve, en bateau, avec Aahmès et Héby. C’était l’époque de la fête d’Opet. Ils étaient heureux et échangeaient des vœux de bonne année sans nulle réserve dans les yeux ni dans le cœur. Il croyait encore voir les miroitements du soleil sur l’onde. Mais, parcourant des yeux la cour obscure tout en se massant le cou, il sut qu’il était aussi seul qu’avant. Il leva la tête vers le ciel étoilé pour calculer l’heure. À en juger par la température, la sixième heure devait être passée depuis longtemps.
Il avait dû être éveillé par son instinct ou par un pressentiment, car quelques minutes plus tard le verrou de la porte glissa doucement, et Sourérê s’introduisit dans la cour. Huy ne tenta pas de quitter le banc, bien que la pierre froide endolorît son dos, mais l’ancien nomarque, l’air absorbé et le cœur tout à lui-même, ne le remarqua pas immédiatement.
Sitôt qu’il vit Huy, il bondit en avant comme un animal attaque, sans avertissement, en portant vivement la main à sa hanche pour y prendre son couteau. Mais Huy, qui avait sorti le sien du fourreau et s’était levé tout aussi prestement, tournait déjà son flanc vers l’adversaire, en équilibre sur la pointe des pieds. Pendant quelques secondes, immobiles, ils se fixèrent en silence. L’univers s’était réduit à l’espace qu’ils occupaient. Alors Sourérê sourit.
« Ainsi, cette fois, c’est toi qui me rends visite.
— En effet.
— Comment m’as-tu trouvé ?
— J’ai suivi Ankhou. J’étais surpris de le voir. Je croyais qu’il réunissait une troupe pour te capturer. »
L’air pensif, Sourérê répondit :
« C’est improbable. Ce garçon est un fanfaron. En tout cas, comme tu l’as constaté, il sait où je réside. Depuis quand es-tu ici ?
— Depuis que tu es parti.
— Alors, tu as tout trouvé.
— Tu n’avais rien caché.
— Tout était fini, dit Sourérê en haussant les épaules.
— As-tu les papyrus originaux ?
— En lieu sûr.
— Pourquoi as-tu fait cela, Sourérê ?
— C’était un moyen d’assurer ma protection, et c’est devenu celui de rassembler des fonds pour ma mission. Je me contentais de recouvrer ce qui appartenait de plein droit à Aton.
— Quand cela a-t-il commencé ?
— Il y a bien des années, dit Sourérê en souriant.
— À la cité de l’Horizon ?
— Oui.
— Comment as-tu eu vent des agissements de Réni ?
— J’avais la confiance de la reine. Elle ne connaissait rien aux chiffres, mais elle avait l’intuition de quelque chose d’anormal. Je lui ai promis de surveiller les comptes.
— Mais comment es-tu entré en possession de ces documents ?
— Ce fut aisé. Réni avait fui la ville avant qu’elle ne tombe. Beaucoup de hauts fonctionnaires pensaient que leur ardoise serait effacée à la chute du roi. J’ai moi-même réalisé des copies que j’ai fait cacher, ainsi que les originaux, dans la capitale du Sud, peu avant la mort d’Akhenaton. Nous savions tous que sa fin était imminente.
— Qui les a cachés pour toi ?
— Une personne de confiance. Amenénopet, le doux enfant.
— Comment savais-tu que tu en aurais besoin ? »
À nouveau, Sourérê esquissa un sourire.
« Je l’ignorais. Mais je n’ignorais pas, en revanche, que Réni était assez fourbe pour survivre à la débâcle. J’ai juré que si jamais je survivais, je le lui ferais payer.
— J’ai lu tes copies. Réni croyait-il que tu possédais encore les originaux ?
— Il ne pouvait courir de risques. Il avait reconnu son ouvrage et c’était logique qu’il me paie. Si l’État l’avait percé à jour, il aurait été contraint de tout restituer. Il serait tombé en disgrâce et aurait été exilé loin de la cité. Cela l’aurait tué.
— Il aurait pu te supprimer.
— Ce risque-là existait. Mais il avait trop peur, je pense. Il ne pouvait savoir ce que j’avais fait des originaux, qu’il croyait détruits depuis des années. Il ne pouvait savoir quelles dispositions j’avais prises.
— Lesquelles ?
— Aucune. Mais j’avais la certitude que Dieu me protégerait, puisque je le servais.
— Et les filles de Réni ? »
Sourérê poussa un soupir.
« Ce furent des événements regrettables. Après le meurtre de Nephtys, j’ai su que je ne pouvais plus compter sur lui. Sa tristesse lui faisait commettre des imprudences. Il se mit à parler de sacrifices à Selkit, sa déesse tutélaire. »
Les pensées de Huy se précipitèrent. Selkit, la déesse de la chaleur des rayons solaires ! La déesse-scorpion…
« Je lui ai dit qu’elle ne lui serait d’aucun secours. Il avait saisi ce qui appartenait à Amon avec ordre de l’offrir à Aton. Mais il s’était servi au passage. »
Huy se souvint des grandes levées de taxes imposées à l’ancienne religion par Akhenaton, peu avant son départ de la capitale du Sud pour la cité de l’Horizon. Réni y avait été mêlé de très près. Tous les biens de valeur accumulés par les prêtres d’Amon avaient été confisqués afin de financer la nouvelle cité et le culte du Dieu Unique. Inévitablement, une partie des fonds avait disparu dans la transition, perdue dans la paperasse ; une caravane d’ânes se volatilisa dans le désert, un vaisseau commandant sombra dans le Fleuve corps et biens. À la restauration de l’ordre ancien, les prêtres d’Amon avaient récupéré leurs biens, non sans mal. Mais pas en totalité.
« Si Réni m’avait trahi, je me serais rendu à Kenamoun et j’aurais acheté ma vie en échange des comptes falsifiés. Le scribe s’est insinué dans ses bonnes grâces, et dispose de surcroît d’informations que le prêtre n’aimerait pas voir divulguer.
— Comment le sais-tu ?
— Son fils me l’a dit.
— Pourquoi ?
— Il déteste son père.
— Pourquoi alors ne l’a-t-il pas trahi ?
— Il est trop bon fils pour cela.
— Mais sait-il quels documents susceptibles de menacer Kenamoun son père a en sa possession ? »
Le sourire de Sourérê s’épanouit. Il avait l’air parfaitement sain d’esprit.
« Il y a dans le quartier du palais un bordel qui s’adresse à… une clientèle aux goûts spéciaux. Kenamoun a ce genre de goûts. Réni a investi des capitaux dans le bordel. Quand je restaurerai la vraie foi, je reviendrai ici et je réduirai en cendres les endroits comme celui-là, avec leurs occupants. Il y aura un nettoyage tel que cette ville n’en a jamais connu. Sans ce retard, et si je n’attendais pas les ordres du roi, je partirais cette nuit même. »
Stupéfait, Huy vit Sourérê se jeter brusquement sur le banc de pierre, en proie à des sanglots déchirants. Rien ne pouvait le calmer ou le réconforter. Maladroitement, il tendit la main et lui effleura l’épaule. Cela lui parut étrange d’être sur un pied d’égalité avec cet homme. C’était comme si leur passé appartenait à d’autres qu’eux. Son propre esprit aurait-il supporté ce que Sourérê avait enduré, les vicissitudes qu’il avait connues après tant de pouvoir, tant de certitude ?
La crise passa. Huy alla chercher de l’eau pour que Sourérê y baigne son visage. Pendant que celui-ci recouvrait son calme, il se mit en quête de nourriture. Mais il n’y avait rien à manger dans la maison.
« Quels sont les ordres du roi ? demanda-t-il enfin.
— Il est différent de l’homme dont j’ai le souvenir, répondit Sourérê, avide de se confier. Notre maître était toujours ferme, mais jamais cruel. S’il ne laissait rien se mettre en travers de son chemin, il ne se montrait jamais injuste envers quiconque.
— Qu’a-t-il dit ? insista Huy avec douceur.
— Je suis content que tu sois là ce soir. Je me trouve dans un tel état de perplexité ! Chaque ordre qu’il m’a donné, je l’ai exécuté : rester ici quand je voulais partir, obtenir toujours plus de Réni alors que je disposais d’assez. Et maintenant, ceci. »
Sourérê sombra dans un silence distrait et exaspérant.
« Ceci ? » hasarda Huy au bout d’un moment.
Il n’osait pas se montrer trop pressant, et ne savait pas encore si le roi avait une existence réelle ailleurs que dans le cœur de Sourérê.
« Il m’a dit que je dois m’accuser du meurtre des quatre filles. »
Huy ne répondit pas tout de suite. Il ignorait ce que Sourérê savait au juste de ces meurtres ; il n’était même pas sûr qu’il n’était pas le meurtrier. L’ordre du roi était dénué d’ambiguïté ; mais si Sourérê avait été coupable, et le roi issu de son imagination, pourquoi aurait-il eu le sentiment que cette exigence était injuste ? Et il y avait autre chose : cinq filles étaient mortes, et non quatre.
« As-tu accepté ?
— Comment le pourrais-je ? Je n’ai tué personne. S’il est nécessaire que les innocents de cette cité périssent pour que l’iniquité leur soit épargnée, alors c’est à Dieu d’en décider. Et si Dieu me choisit pour exécuter son dessein, je le saurai.
— Es-tu sûr de ne pas avoir été choisi sans que ton cœur en ait une claire connaissance ?
— Comment aurais-je perpétré ces meurtres ? En plein quartier du palais !
— Tu as appris à t’introduire n’importe où sans te faire voir.
— Tu te refuses à me croire.
— Tu sais combien de filles sont mortes. Connais-tu leurs noms ?
— Oui.
— De quelle manière ? Parce que tu les as épiées ? Parce que tu as décidé qu’elles devaient mourir ? »
Sourérê ressemblait à un animal acculé. Il prit une profonde inspiration.
« Je connais leurs noms parce que le roi me les a révélés.
— Quand ?
— La nuit dernière.
— Pourquoi devrais-je te croire ? »
Sourérê resta immobile, puis parvint à une décision.
« Il faut que tu voies le roi de tes propres yeux. Tu es un serviteur fidèle. Il t’accueillera avec joie. »
Huy hésita. La peur, soudaine et indéniable, lui nouait la gorge.
« Où le rencontres-tu ? »
Mais Sourérê était malin.
« Je te montrerai. Et tu ne me quitteras pas avant que nous nous y rendions. Je ne veux pas que tu me tendes un piège.
— Je te jure que je n’en ferai rien.
— Il m’a dit de revenir le voir la nuit prochaine. Il a dit qu’il apportera une confession. Je dois la signer puis mourir, expliqua-t-il, énonçant le fait sans exprimer davantage que du regret. Peut-être pourrons-nous l’en dissuader. J’ai une tâche beaucoup plus importante à accomplir pour lui. Mon heure n’est pas encore venue. J’enseignerai aux Sémites la doctrine d’Aton. »
Les heures qui suivirent furent pour Huy les plus longues de toute son existence. Il discuta interminablement du règne d’Akhenaton avec Sourérê, revenant sans se lasser sur les derniers jours du souverain, sa démence, le sacrifice délibéré de l’Empire du Nord. Sourérê évoquait avec tendresse son dernier amour, l’esclave affranchi Amenénopet, un joyeux adolescent à la peau blanche et aux cheveux blonds bouclés, venu d’au-delà de la Grande Verte. Comme le soleil l’avait tourmenté, au début ! Huy savait-il ce qu’il était devenu ? Que de temps il lui avait fallu pour s’habituer au nom qu’on lui avait donné sur la Terre Noire ! Son rire était pareil à un tintement de cloches d’une sonorité inconnue. Quand la conversation languit, Sourérê sortit une boîte de senet[19] et ils jouèrent jusqu’au coucher du soleil, chacun sentant la crispation de l’attente monter dans son estomac à mesure que s’allongeaient les ombres, et chacun sachant que l’autre éprouvait la même sensation. Ils n’avaient pas mangé, et Sourérê n’avait pas fait allusion à un repas. Il n’y avait à boire que de l’eau. Huy aurait voulu du pain et du vin pour se restaurer, mais il savait que le jeûne aiguisait ses sens.
Il s’arrangea pour glisser dans la conversation, à mots couverts, des questions sur la mort de Merymosé et de la fille du pays des Deux Fleuves. Sourérê ne montra aucun intérêt et ne sembla rien savoir à leur propos.
La longue attente, la conversation tendue, la nervosité croissante à l’approche de la nuit avaient fait payer leur tribut à Huy. Au contraire, Sourérê était serein. Il lui parlait constamment du réconfort qu’il tirait de sa présence et du plaisir qu’il aurait à le présenter au roi.
« Tiens-toi à l’écart, au début, recommanda-t-il. Je t’appellerai au moment voulu. »
Huy avait compris qu’ils n’avaient pas rendez-vous avec un roi. Il tâta la dague qui reposait contre sa cuisse, sous son pagne. Le lendemain, il exposerait à Ipouky la conviction qu’il avait formée. Ipouky la rapporterait à Kenamoun, et Kenamoun aurait son meurtrier. Alors, Huy découvrirait peut-être pourquoi Merymosé et la fille des Deux Fleuves avaient connu un tel sort, et comment leur mort s’imbriquait dans le puzzle dont il venait de découvrir deux nouvelles pièces.
Enfin Sourérê se leva, et soudain toutes ces heures d’attente semblèrent trop brèves. Il faudrait mépriser la fatigue. Huy s’aspergea le visage d’eau et épousseta son pagne. Il avait l’estomac creux.
« Je suis prêt », dit-il.
Sourérê avait caché les deux coffrets en les repoussant sous le lit avec une négligence peu caractéristique, qui révélait que son cœur était déjà ailleurs. En silence, ils franchirent la porte et sortirent dans la rue. La lune était voilée mais le firmament étincelait d’étoiles – les immortelles, qui existaient avant les dieux eux-mêmes, et qui avaient contemplé la Terre Noire avant que les hommes, les découvreurs de Dieu, eussent foulé le sol. Tel avait été l’enseignement d’Aton. De quelle étrange créature sommes-nous issus ? songeait Huy en suivant le dos maigre de Sourérê, qui, ouvrant la marche, descendait les rues vers le quai.
À part quelques hommes de faction sur les navires chargés, il n’y avait personne. Sourérê longea le front de l’eau vers le nord, jusqu’à une jetée de bois terminée par une échelle, au pied de laquelle un petit bac était amarré. Ils y embarquèrent et Sourérê largua les amarres, puis manœuvra l’esquif avec aisance à travers le courant.
Une fois sur la rive occidentale, ils s’encordèrent au flanc d’une des grandes barques d’ouvriers, qu’ils escaladèrent pour mettre pied à terre. Au-dessus d’eux, vers le sud, quelques petites lumières tremblotantes signalaient les tentes où certains des ouvriers des tombeaux passaient la nuit. Huy et Sourérê se dirigèrent directement vers l’intérieur des terres avant de tourner vers le nord. Huy avait compris où ils allaient, et n’en fut pas surpris. La chambre funéraire de Néfertiti ne se trouvait qu’à quelques centaines de pas.
« Je viens ici depuis mon retour dans la capitale du Sud, dit Sourérê. Son tombeau a été négligé. J’ai fait de mon mieux pour le débarrasser des décombres qui le recouvraient, mais la tâche est trop grande pour un seul homme.
— Quand le roi t’est-il apparu pour la première fois ?
— Ce fut au cours de ma troisième visite. Je pense qu’il venait ici depuis longtemps. Il l’aimait au-delà de toute mesure. »
Le cartouche renfermant le nom de Néfertiti avait été nettoyé soigneusement, le sable et les broussailles qui obstruaient l’entrée en partie déblayés ; mais même dans le jour finissant, Huy voyait bien la peinture altérée et ternie, il sentait l’atmosphère de tristesse et de déréliction qui y régnait. Les portes avaient été brisées, sans doute par des pilleurs de tombes, enhardis pendant la période d’anarchie qui avait régné là dans les dernières années du règne d’Akhenaton.
Quand ils ne furent plus qu’à une dizaine de pas, Sourérê indiqua un gros rocher, au bord du sentier presque effacé qui conduisait vers l’hypogée. Tout près se trouvait un tertre peu élevé, de forme à peu près ovale. C’était le genre de tombe dans lequel on aurait enseveli un chien.
« Je tenais à te le montrer », dit fièrement Sourérê.
Huy regarda la sépulture, visiblement récente.
« Dieu m’a ramené ici pour accomplir au moins une bonne action, continua tranquillement Sourérê. Il croyait être un loyal serviteur d’Aton, mais il se trompait. Il haïssait la reine. Elle n’enfantait que des filles. Il la prenait pour un monstre, envoyé par les démons pour détruire insidieusement Aton. C’était un être très fruste. Je ne sais comment j’ai pu être intime avec lui.
— Pahéri ?
— Oui. Ils n’avaient jamais réussi à mettre la main sur lui. Il était revenu ici. Mais les démons s’acharnaient contre lui. Je ne l’aurais jamais reconnu ! Je l’ai pris pour un des mendiants du port jusqu’à ce qu’il m’appelle par mon nom.
— Quoi ? Je vous croyais ennemis !
— Nous l’étions.
— Pourquoi ne t’a-t-il pas dénoncé ?
— Il était au-delà de la haine et acceptait le châtiment divin. J’avais eu tort de le redouter.
— Qu’est-ce qui l’amena ici ?
— À la mort du roi, il prit la fuite vers le désert. Il trouva refuge auprès des nomades, mais il était déjà atteint par son mal. Ils le chassèrent aussitôt qu’ils découvrirent qu’il était lépreux, et il revint ici pour mendier, à l’ombre de la maison de son père. Il attendait de moi une ultime faveur. Le mal lui avait déjà rongé les mains et le visage ; ses pieds étaient dans un tel état de pourriture qu’il pouvait à peine marcher. Il voulait que je l’envoie dans les Champs d’Éarrou. Je l’ai conduit ici et je l’ai tué. Ensuite, je l’ai enterré de sorte qu’il puisse dormir sous la protection de la reine qu’il avait tant méjugée. Je savais qu’elle lui pardonnerait. Le pardon vaut mieux qu’un riche tombeau », conclut-il.
Il se tut, tendant l’oreille, et annonça :
« Maintenant, je dois me préparer car le roi arrive. »
Le cœur battant, Huy s’accroupit près du rocher pendant que le fidèle serviteur s’approchait, solitaire, de la maison d’éternité de la souveraine qu’il avait adorée. Sourérê avait apporté une offrande de pain blanc. Il la déposa avec vénération sur une assiette en cuivre, sur la petite table de pierre devant l’entrée. Il alluma la lampe à huile placée à côté, puis s’agenouilla, la tête baissée, et attendit. Observant la scène de sa cachette, Huy sentit sa nuque se couvrir de chair de poule.
Le roi apparut. Surgissant de nulle part, il se dressa soudain devant Sourérê, à moitié caché par l’ombre du tombeau. Il était vêtu d’une longue tunique et son visage était à peine visible, mais on ne pouvait se méprendre devant ce ventre énorme, ces hanches et ces cuisses difformes. Huy, la gorge sèche, priait pour que Sourérê ne l’appelle pas afin de le présenter au spectre.
Le petit scribe ne se rappelait pas la voix du roi, ne l’ayant entendue que trois ou quatre fois. Lorsqu’il prit la parole, elle lui parut aiguë et flûtée, avec, pourtant, une sonorité familière. Sourérê, qui s’était fréquemment trouvé en présence du roi au cours de sa vie, l’acceptait pour tel sans hésiter. Huy sentit son âme se séparer de son corps et flotter au-dessus de lui. Mais une partie de son cœur restait sur la réserve et lui disait : « Si c’est le roi, il saura que tu es là, et tu n’auras aucun pouvoir sur ses actes. Si ce n’est pas le roi… »
« Sourérê ! dit Akhenaton.
— Mon Seigneur, répondit Sourérê, la tête toujours inclinée, sa propre voix réduite à un murmure.
— Je tiens un rouleau et un poignard. Sur le rouleau se trouve une confession. Tu la signeras de ton nom d’Horus, de ton nom des Deux Maîtresses, de ton nom d’Horus d’or, de ton nom des Deux Royaumes, et de ton nom de Fils de Rê. Ensuite tu prendras le poignard et t’abattras sur lui, et tu monteras dans la Barque de la Nuit pour me rejoindre dans les Champs d’Éarrou.
— Mais que dois-je confesser ? demanda Sourérê, qui releva la tête en tremblant, la peur de la mort l’emportant sur celle que lui inspirait Akhenaton. Pourquoi me faut-il faire cela ?
— Il ne t’appartient pas de contester ma parole. Ma parole est la parole de Dieu. Le rouleau parle des enfants que tu as envoyées vers moi pour que je les protège du mal, et du Mézai Merymosé, qui aurait contrecarré mes projets. »
Sourérê courba à nouveau la tête et tendit les mains pour recevoir le document et le poignard. Le roi s’avança pour les lui remettre. Alors, son visage fut exposé à la lueur des étoiles, et Huy vit qu’il était couvert d’un masque d’argile présentant une ressemblance grossière avec Akhenaton. Cette fois, son cœur ne douta plus ; néanmoins il se tint coi…
Sur la table, auprès du pain et de la lampe, le roi déposa une palette de scribe contenant des bâtons d’encre, des pinceaux et une coupelle d’eau. Comme un somnambule, Sourérê déroula le petit papyrus et y signa de son nom. Puis il éleva le poignard. Huy s’élança de sa cachette.
« As-tu décidé d’arrêter de tuer ? » demanda-t-il au roi d’une voix forte.
La tête masquée se tourna vivement vers lui. Avec un gémissement terrifié, Sourérê se réfugia dans l’obscurité, agrippant toujours le poignard.
« Sourérê ! Ce n’est pas le roi ! » lui cria Huy.
La silhouette se dégageait de sa tunique, et en même temps du rembourrage qui formait le faux estomac, les hanches et les cuisses distendues. Un long coutelas apparut dans sa main. Puis son autre main enleva le masque.
Les yeux sombres exultaient de triomphe et de méchanceté, les commissures des lèvres se tordaient vers le bas dans ce visage vieilli prématurément.
« Non, je n’arrêterai pas de tuer. Ma tâche ne prendra jamais fin. Mais chaque jour tu te rapprochais de moi. Je devais m’interrompre, me débarrasser de toi. Sourérê a fini de traire Réni et n’a plus d’utilité. Quel dommage qu’il t’ait conduit ici ! J’avais espéré un dénouement plus soigné. Pense un peu : les quatre filles, et Merymosé. L’énigme de leur mort élucidée par la confession d’un fou. Ton heure serait venue plus tard. J’avais déjà gagné ta confiance. »
Sous la froide lumière des étoiles, le sable prenait l’éclat gris nacré des perles. Huy fit passer tout le poids de son corps sur une jambe, les yeux rivés sur le couteau.
« Pensais-tu vraiment le persuader de se tuer ?
— Il me prenait pour l’ancien roi. Je l’avais suivi jusqu’ici, une fois. Mon père lui avait organisé une cachette dans notre vieille maison, en ville, et je lui avais remis un premier versement pour prix de son silence. Sourérê m’a déçu. Je le croyais sincère ; je croyais qu’il partageait mon idéal d’innocence. Mais il est corrompu, comme tous les autres. Après la mort de mes sœurs, mon pitoyable frère a commencé à flairer la piste.
— Pourquoi les as-tu tuées ?
— Pour les sauver. »
Nebamon arracha ce qui restait de son costume et se tint, nu, sur le sable, tous les muscles tendus, le couteau bien ferme dans sa main.
« J’aimais Iritnéfert mais elle ne voulait pas de moi. Je ne lui suffisais pas. Elle voulait d’autres hommes. Je n’étais pas assez bon pour elle. Je sais qu’elle préférait Ankhou, qui s’adonne à la boisson et à la chasse. Je lui ai donné rendez-vous, le lui demandant comme une dernière faveur. J’avais tout prévu. Il fallait que ce soit au bord de l’eau, pour la purification. Après, dans une étreinte, je l’ai tuée avec une sonde d’embaumeur. »
Le regard de Huy descendit du visage juvénile à la main serrée sur le coutelas, guettant l’instant propice. Dans l’obscurité montaient les sanglots de Sourérê.
« Ensuite, ma sœur Néfi. Savais-tu que mon père l’avait emmenée à la Gloire de Seth, pour Kenamoun ? Oh ! Elle avait aimé ça. Kenamoun l’avait attachée et lui avait tatoué un scorpion sur le dos. La déesse de la famille. Une idée à elle. Mon père l’avait aidé. Ensuite, elle et une autre fille – une petite garce des Deux Fleuves… Bon, tu imagines la suite. La fille a disparu, mais pas Néfi. Elle m’a tout raconté. Elle croyait que j’aimerais faire ça avec elle, moi aussi. Alors, j’ai joué le jeu. Il était trop tard pour la sauver, mais pas pour arrêter la pollution de son âme. Après, je me suis interrogé sur les femmes… Je connaissais Mertséger. C’était une amie, elle était très liée avec mes sœurs, depuis l’enfance. J’avais bien senti ses regards insistants. J’ai résolu de voir si elle était comme les autres, si elle serait prête à tomber. Elle l’était ! Mais je l’ai sauvée.
— Et ta sœur Nephtys ?
— Ne penses-tu pas que le mariage est également une profanation ? »
Huy frémit, sans voix.
« Alors Merymosé a découvert le chantage, continua Nebamon. Il a suivi Ankhou et a trouvé la maison. Moi, c’est lui que j’ai suivi. Je n’étais pas sûr de ce qu’il ferait, mais j’ai pensé qu’il se mettrait en rapport avec toi avant d’aller chez Kenamoun. Et toi, tu ne te serais pas satisfait de la culpabilité de Sourérê. Je savais que sous peu tu trouverais d’autres fils conducteurs.
— Ainsi, c’est pour me surveiller que tu as feint de vouloir m’aider ?
— Bien sûr. Je ne suis pas stupide.
— Et Merymosé ?
— Rien de plus facile. Je l’ai enfermé dans le compartiment du grenier et je l’ai enseveli sous le grain. Je n’aurais pu employer d’autre moyen : il était trop fort pour moi, et je ne pouvais tabler entièrement sur l’effet de surprise.
— Et moi ?
— Tu es un scribe ! dit Nebamon en éclatant de rire. Merymosé était un soldat. Mon frère m’a appris à manier un couteau. Je doute que tu puisses m’égaler. Surtout avec un bras en écharpe.
— Qu’as-tu fait à la fille des Deux Fleuves ?
— Rien. Elle a disparu. Peut-être que Kenamoun s’est montré trop dur envers elle et qu’elle s’est enfuie.
— Et ton père ? demanda Huy, tâchant de ne pas laisser percer son dégoût.
— Il se contentait de regarder, répondit Nebamon avec mépris. Il aimait regarder. Il fréquentait constamment les bordels. Surtout ceux où son argent lui permettait de satisfaire ses moindres caprices. Mais il est puni, à présent. »
Comme Huy l’avait deviné, ce discours ne visait qu’à endormir sa vigilance. Sans crier gare, Nebamon se fendit en avant. Huy recula, mais pas assez vite pour éviter la lame, qui déchira son écharpe et traça un sillon sanglant sur son avant-bras cassé.
Il sortit sa dague et frappa en un mouvement incontrôlé et stupide, qui aurait dû manquer sa cible mais trancha la partie supérieure du cou et y ouvrit le grand réservoir vital. Le sang jaillit, pourtant Nebamon poursuivit encore son attaque sur dix pas. Seulement alors il tituba, tomba en avant puis resta immobile, le sang gargouillant dans sa gorge tandis qu’il s’éteignait.
À l’aide de ses dents et de sa main valide, Huy parvint à rattacher son écharpe. Sa tête bourdonnait de douleur. Il s’approcha en trébuchant de la table d’offrande où la lampe brûlait encore, à côté du pain, et s’assit tout au bout, les bras sur les genoux.
De l’autre côté de la Vallée brillaient les lumières aux tentes des ouvriers. Le sang de Nebamon était noir sur le sable gris. Au-dessus d’eux scintillaient les étoiles, divinités lointaines qui mesuraient le changement en éternités.
Huy écouta le silence, et eut conscience qu’il ne se refermait pas seulement sur la mort de Nebamon. Il voulut appeler Sourérê, mais sa voix refusait d’émettre autre chose qu’un murmure, aussi se dirigea-t-il dans la direction d’où il avait entendu les sanglots.
Il était là, blotti sous le cartouche de Néfertiti, les genoux remontés jusqu’au front, prêt à retourner vers Geb comme un fils de la terre retourne vers son père, dans la position de l’enfant à naître. Le poignard de bronze gisait à côté de lui, la garde et la lame noires de sang. Tout près, Huy aperçut une douzaine de petits rouleaux de papyrus. L’un était la confession, qu’il brûla à la flamme de la lampe. Les autres étaient les originaux des comptes de Réni, preuves de ses malversations.
Sourérê n’était pas encore mort. Huy s’approcha de lui et l’installa aussi confortablement qu’il le put, le soutenant par les épaules de son bras valide. L’agonisant releva la tête, les yeux écarquillés tels ceux d’un petit enfant.
« Il n’y a pas de réponse, n’est-ce pas ? demanda-t-il. Ceci est le seul terme à notre désarroi. »
Il nicha à nouveau sa tête contre ses genoux, et expira sans bruit.
Huy reprit le chemin du Fleuve. Las, il défit les amarres du bac et rama pour regagner la jetée de la rive orientale. L’aube approchait, mais il avait encore le Fleuve pour lui tout seul. Il se souvint que c’était un jour de fête. En ce jour, le nouveau roi Toutankhamon serait officiellement dépouillé de la Boucle de l’Enfance. Bientôt, le pouvoir reposerait entre ses seules mains et la difficile régence d’Ay et de Horemheb s’achèverait. Il attacha le bateau et retourna chez lui. Plus tard, il irait rendre son ultime rapport à Ipouky. Celui-ci en ferait ce qu’il souhaiterait. Que la mort d’Isis fût restée mystérieuse le tracassait, mais les dieux n’accordent pas toujours de clairs dénouements. Il pensa au corps rongé par la chaux, dans la fosse commune réservée aux défunts que nul n’avait réclamés, et prononça une prière pour son pauvre ka insulté.
Les preuves ne suffiraient jamais pour faire tomber Kenamoun, son meurtrier le plus probable ; mais peut-être Ipouky disposerait-il d’informations suffisantes pour obtenir la fermeture de la Gloire de Seth. Réni, il le savait, serait brisé par ces derniers rebondissements. C’est à Ipouky qu’il incomberait de décider ce qu’il faudrait faire des comptes. Comment prendrait-il la nouvelle de la mort toute récente de son propre fils ?
Pour sa part, si le Contrôleur des Mines d’Argent tenait parole, il posséderait la demeure où il habitait. Un élément de sécurité reviendrait dans sa vie. Mais Huy n’osait espérer que le jeune pharaon lui pardonnerait. Du reste, en tant qu’ancien fonctionnaire du Grand Criminel, mieux valait pour lui ne pas acquérir une trop grande renommée.
Il procéda à ses ablutions, remarquant pour la première fois qu’il était éclaboussé par le sang de Nebamon, et alla s’allonger sur son lit ; mais il ne put trouver le repos. Par la fenêtre, il regarda le ciel pâlir pour se fondre enfin dans le bleu dur et immuable de la fin du printemps. Il écouta le joyeux remue-ménage, différent de celui qui régnait d’habitude, de la cité s’éveillant en ce jour de liesse. Il pensa à Taheb, à ce qu’ils se diraient lorsqu’elle reviendrait. Il pensa à Nebamon, réfugié dans la folie pour oublier ses désillusions, à Sourérê et ses idéaux sans espoir, et à la misérable incertitude de la vie.
Enfin, bercé par le premier morceau de musique qui s’élevait de la rue, il s’endormit.
FIN
[1] Les dates concernant la fin de la XVIIIe dynastie sont sujettes à controverses entre les différentes écoles d’égyptologues. Certains situent la mort d’Akhenaton vers 1373, d’autres vers 1379, de même pour Toutankhamon dont certains situent la naissance en 1354, d’autres en 1361. (N.d.É.).
[2] Voir note 1.
[3] Voir note 1.
[4] L’Ancienne Égypte était divisée en secteurs territoriaux, les nomes, dont chacun avait à sa tête un nomarque chargé de représenter le pharaon dans ses provinces. (N.d.T.)
[5] Seshen : plante dont l’huile essentielle était utilisée comme parfum. (N.d.T.)
[6] Cf. La Cité de l’Horizon, coll. 10/18, 1995, n°2568.
[7] Ka : le double spirituel. Né avec l’homme, il grandit avec lui et le protège. Après la mort, il aspire à poursuivre dans la tombe la vie qu’il a menée sur terre. (N.d.T.)
[8] Falafels : boulettes de farine de pois chiche frites, consommées aujourd’hui encore au Moyen-Orient avec des crudités et du pain. (N.d.T.)
[9] Boubastis : ville située dans le Delta, dont la divinité tutélaire était Bastet, la déesse-chat. (N.d.T.)
[10] Djed : signe représentant de façon stylisée la colonne vertébrale, l’« épine dorsale d’Osiris », siège du fluide vital. (N.d.T.)
[11] Sahou : la momie. (N.d.T.)
[12]Rê-Mosé : nom égyptien de Moïse. (N.d.T.)
[13] Ba : L’âme. (N.d.T.)
[14] Balanos : Huile cicatrisante, également utilisée dans la fabrication de parfum. (N.d.T.)
[15] Khou : l’intelligence. (N.d.T.)
[16] Les fruits du perséa avaient la forme d’une amande, la taille d’une poire et un goût de pomme. (N.d.T.)
[17] Ful : ragoût de fèves à l’huile. (N.d.T.)
[18] Depeh : pommier. (N.d.T.)
[19] Senet : littéralement, « passer ». Jeu apparenté aux dames. (N.d.T.)